Switzerland hands USA explosive report on corruption in petroleum industry
particularly compromising for president Nursultan Nazarbayev

Le Temps, 24 September 2001

(La Suisse livre aux Etats-Unis un dossier explosif sur la corruption liee au petrole)

09/24/2001 Le Temps

On 14 September the Swiss justice department handed in a report to the USA on the results of a long inquiry into corruption in the oil industry. The report is particularly compromising for the current president of Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev, a former director of US oil company Mobil, J. Bryan Williams III, and a star director of Genevan bank CAI, who "stepped down" in 1999 after having been bribed by clients.

The investigations carried out in Geneva for corruption and money laundering clearly show an institutional system of kick-backs set up in the 1990s by US business man James Giffen, who served as an intermediary between certain oil companies and the leaders of Kazakhstan. (Abstracted from Le Temps)

SUISSE: La Suisse livre aux Etats-Unis un dossier explosif sur la corruption liée au pétrole
Le Temps
Lundi 24 septembre 2001
Auteur: Sylvain Besson

JUSTICE. Des informations prouvant l'existence d'un système de pots-de-vin entre compagnies américaines et dirigeants du Kazakhstan viennent d'être remises à Washington. Outre le président du Kazakhstan, un ancien directeur de Mobil et un banquier genevois sont impliqués dans la procédure, qui a donné lieu à une bataille judiciaire acharnée.

C'est un bien mauvais service que la justice suisse vient de rendre à quelques personnalités qui, il y a peu d'années encore, passaient pour parfaitement intouchables. Le 14 septembre, l'Office fédéral de la justice a transmis aux Etats-Unis les résultats d'une longue enquête qui compromet notamment l'actuel président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev, un ancien directeur de la compagnie Mobil, J. Bryan Williams III, et un cadre vedette de la banque genevoise CAI, B., "démissionné" en 1999 pour avoir été corrompu par ses clients. Car la corruption, dans ce dossier très sensible, est omniprésente.

Selon nos informations, les investigations menées à Genève pour "corruption" et "blanchiment" démontrent clairement l'existence d'un circuit de pots-de-vin institutionnels mis en place au cours des années 1990 par l'homme d'affaires américain James Giffen, qui servait d'intermédiaire entre certaines compagnies pétrolières et les dirigeants du Kazakhstan, un Etat d'Asie centrale particulièrement riche en pétrole. Pendant des années, plusieurs compagnies, notamment Mobil et Amoco, ont payé des millions de dollars à Mercator, la compagnie de James Giffen, au titre de frais juridiques ou d'études géologiques. Cet argent était ensuite transféré sur un compte ouvert à la banque CAI au nom de la République du Kazakhstan, puis réparti entre diverses sociétés offshore disposant de comptes dans la même banque.

En tout, onze sociétés écran sont concernées. La plus intéressante, Orel Capital Limited, était possédée par une fondation liechtensteinoise, Semrek, "dont le bénéficiaire était le président du Kazakhstan", selon un arrêt rendu le 25 juin par le Tribunal fédéral. Le ministre du Pétrole de ce pays a reçu 35 millions de dollars de la compagnie Amoco sur le compte de sa propre société, Tulerfield. James Giffen disposait dans la même banque d'une structure similaire.

Les sommes qui ont transité par ces comptes sont impressionnantes: ainsi, les autorités ont retrouvé 84 millions de dollars sur le compte T94025 "trésor du Kazakhstan", ouvert à la Banque Pictet en août 1999. Une partie de cet argent avait auparavant transité par le compte présidentiel, et son transfert précipité de CAI à Pictet a été vu par la justice genevoise comme une tentative d'abuser de l'immunité diplomatique pour échapper aux investigations en cours. Le rôle de deux autres personnages a suscité la curiosité des enquêteurs. Un ancien directeur de division de Mobil, J. Bryan Williams III, précipitamment mis à la retraite en 1998, a été interrogé par la justice genevoise. Il est soupçonné d'avoir joué un rôle central dans la mise en place du circuit par lequel a transité l'argent. Il ne se serait pas montré très bavard lors de son audition, mais les enquêteurs ont retrouvé des traces de son intervention dans l'ouverture de certains comptes. Quant au gérant de fortune B., il était chargé au sein de CAI d'opérations importantes et touchait, selon un initié, "des bonus en rapport" avec sa mission. Ce n'était apparemment pas suffisant: le banquier a reconnu avoir perçu de la part de ses clients kazakhs, mais à l'insu de la banque, des commissions supplémentaires, peut-être pour effectuer des opérations que sa direction n'aurait pas approuvées.

Les dirigeants du Kazakhstan ont prétendu que l'argent versé à Genève aurait dû être affecté "au service public". Mais l'opacité des structures utilisées semble démentir cette version des faits, d'autant que la justice n'a pas trouvé traces de quelconques versements au "service public" du pays. Les Kazakhs sont aussi intervenus par la voie diplomatique pour tenter d'arrêter l'enquête. En vain: le dossier est certes monté jusqu'au chef du Département fédéral des affaires étrangères, Joseph Deiss, mais les Suisses ont expliqué que l'affaire, purement judiciaire, ne pouvait être influencée par le pouvoir politique. La majeure partie de l'enquête est désormais entre les mains de la justice américaine, qui entend bien poursuivre les pétroliers pour les versements au pouvoir kazakh. On murmure que les protagonistes de l'affaire, qui ont perdu leur guerre d'usure judiciaire en Suisse, espèrent toujours un "miracle" qui mettrait fin aux investigations.

Peut-être la nouvelle situation politique en Asie centrale, qui place le Kazakhstan dans le camp des alliés du "monde civilisé" contre l'islamisme, leur viendra-t-elle en aide. Ce serait un vrai miracle...

Le Temps, 24 September 2001